Le meilleur des mondes
selon Le Corbusier

par Isabelle Lascaud

Nous voyons apparaître depuis quelques années dans nos villes et aussi, hélas, dans nos campagnes, de nouveaux bâtiments qui semblent n’avoir d’autre but que de créer une rupture avec les différentes strates d’architecture ancienne qui se sont harmonieusement mariées et mêlées depuis que l’homme édifie des bâtiments jusqu’à l’aube du XXe siècle désormais passé. Il suffit de regarder une rue dans une grande ville pour constater que l’architecte du nouveau bâtiment qui est venu s’insérer entre deux édifices anciens a volontairement cassé l’alignement des ouvertures, histoire de bien montrer que l’insertion dans l’existant et l’harmonie, il n’en a cure (restons polis). Il faudrait pour cela faire preuve d’un minimum d’humilité et de respect pour ceux qui nous ont précédés, deux notions totalement inconnues pour ces malfaiteurs. Le phénomène est encore plus flagrant et consternant quand les édiles veulent aussi marquer leur passage, pour la gloire de leur mandat, comme un chien qui marquerait son territoire ; ils fournissent à ces mêmes histrions la possibilité de poser leur œuvre bétonnée aux frais de l’État après force concours et millions déversés. Cela donne ainsi Beaubourg, la Grande Bibliothèque, une salle de spectacles, un musée, une « médiathèque », un lycée, le Palais des Festivals à Cannes, le siège du Conseil général à Marseille, la Maison de la Danse à Aix-en-Provence ou d’autres horreurs locales dont nous avons tous quelques exemples. En général, ça ressemble à un bateau en train de couler, à une soucoupe volante en panne dans un terrain vague, à une usine désaffectée, aux vestiges d’un blockhaus de la ligne Maginot, à la Kaabah de La Mecque, ou à un chapeau de clown.
Rien d’étonnant à cela ; on tient pour un maître, dans les écoles d’architecture, un Le Corbusier, dont vous avez ci-dessous la photo d’une maquette de son projet le plus délirant.
Vous aurez peut-être du mal à reconnaître le lieu du crime projeté. Mais oui, il s’agit bien de Paris. La grande idée de Le Corbusier, ce modèle de nos architectes contemporains, était de raser la Ville-Lumière pour n’en conserver, disait-il, que la place Vendôme, le Louvre et l’Élysée, « grands monuments ayant survécu à l’épreuve du temps et dotés d’une légitimité supérieure » (sic). Et il construisait, bien sûr, à la place de toutes ces merveilles, des tours, des tours et des tours. Point.
« Rétrospectivement, on en frémit », disait fort pertinemment le journaliste de cet ancien numéro du « Figaro-Magazine » (17 janvier 1998). Et il poursuivait : « Le « bonheur » est imposé d’en haut, dans ce monde quasi-totalitaire, d’une nouveauté radicale, qui fait fi des tracés urbanistiques antérieurs et, tout simplement, de l’histoire des villes, de la mémoire des hommes et de leur liberté... » Le Corbusier a osé appeler l’une de ses utopies, qu’il a malheureusement réussi à construire : La Cité radieuse... mais ce n’était pas de l’humour. Les Marseillais, qui n’avaient pas encore perdu tout bon sens, l’appelaient « la Cité du fada ». Rappelons quand même que Le Corbusier avait adhéré au Parti communiste dont la doctrine ne tenait qu’à un slogan : « Du passé, faisons table rase ». Ah non, il y avait autre chose : l’égalité. En fait d’égalité, l’idée – qui n’est pas obsolète - serait qu’on entasserait tout le monde dans ces tours semblables ; comme elles seraient au centre de la ville, puisqu’il n’y aurait plus de ville, il n’y aurait plus de banlieues non plus. C’est égalitaire. Excepté les dirigeants, issus des « classes » médiatiques, politiques, publicitaires, associatives, syndicalistes... qui pourraient bénéficier de villas au bord de la mer, de préférence ailleurs qu’en Europe... pour ne pas voir la misère.

 


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